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Éducation, formation et jeunesse
Conférence sur l’Europe comme espace d’éducation et société du savoir: Daniel Frandji a retracé les trois âges des politiques d’éducation en Europe depuis les années 60
Le sociologue a souligné la convergence non dénuée de risques des politiques d’éducation centrées sur les besoins individualisés des élèves
22-03-2012 / 23-03-2012


Daniel Frandji, conférence de l'IPW sur l'Europe -espace d'éducation et société du savoir, 22-23 mars 2012 à LuxembourgLe premier orateur de la conférence de l'IPW sur l'Europe comme espace d'éducation et société du savoir, Daniel Frandji, de l'Université de Lyon 1, a parlé des "Politiques scolaires et de la sélectivité sociale dans huit pays européens", en l’occurrence, le Royaume-Uni, la Belgique, la France, la Grèce, le Portugal, la République tchèque, la Roumanie et la Suède. Son travail, qui a eu lieu à partir de 2006 dans le cadre d’un appel d’offres du programme européen Socrates 2 autour du thème "Pour une meilleure évaluation des politiques éducatives adaptées aux besoins des groupes à risque", se plaçait dans le cadre de la stratégie de Lisbonne qui voulait faire de l’Europe l’économie de la connaissance la plus compétitive du monde. Elle a abouti, après trois ans de travail, à la publication de deux ouvrages. L’étude partait du constat qu’en Europe, le pourcentage des 18-24 ans qui quittent l’école sans être allés plus loin que le premier cycle de l’enseignement secondaire était de 16,4 % en 2007, avec des écarts importants d’un pays à l’autre. L’objectif européen était de réduire ce pourcentage à 10 % en 2010. Cet objectif, qui était l’un des objectifs majeurs de la "stratégie de Lisbonne", n’a pas été atteint, et il est aujourd’hui poursuivi sous une autre forme qui est la lutte contre le décrochage scolaire dans le cadre d'Europe 2020.

Pour le chercheur, l’Europe a connu trois âges des politiques européennes éducatives à l’encontre des groupes à risque.

Le premier âge a été celui de la "compensation". C’est l’époque des années 60 à 80, où, dans les pays à Etat-providence, l’on met en place des zones d’éducation prioritaires (ZEP), les collèges uniques, des politiques territorialisées dirigées contre l’échec scolaire dû à l’origine sociale. L’on se rend compte que le collège unique n’est pas la panacée, que cette politique met trop en avant des déficits, on la critique pour être paternaliste et réductrice. L’école est au centre des préoccupations, alors que certains pensent qu’il faudrait aussi se tourner du côté des familles. Une tension surgit entre l’idée de compensation et celle de démocratie.       

Le second âge est pour Daniel Frandji celui de la lutte contre l’exclusion au cours des années 1980 et 1990, notamment en France avec ses politiques de la ville, au Portugal et dans le Royaume-Uni dirigé par le New Labour de Tony Blair. Il s’agit, dans un contexte où la violence à l’école devient un sujet, de transmettre aux individus des compétences qui leur permettent de "mener une vie satisfaisante et responsable, et aux sociétés de faire face aux défis du présent et du futur". L’idéal poursuivi n’a plus rien à voir avec un idéal égalitaire. Il s’agit de permettre l’accès à une sorte de "minimum garanti", un ensemble minimum de "key competencies", dans un souci d’équité, mais aussi en mettant en avant, dans l’esprit de John Rawls, le principe de différence.

Le troisième âge est celui de l’individualisation. Il s’agit de maximiser les potentiels d’individus identifiés dans un espace scolaire perçu comme fragmenté, des individus qui ont des besoins très spécifiques selon leur catégorie. L’on différencie les enfants de réfugiés ou demandeurs d’asile, les enfants originaires de telle communauté ou courant migratoire, les publics de milieux défavorisés malades, avec troubles de l’apprentissage ou du comportement, ou ayant des "besoins éducatifs spéciaux", les lycéennes enceintes, les garçons ou les filles, "tout élève en risque de désintérêt et d’exclusion" ou bien les élèves doués ou talentueux. L’on cible la démarche éducative selon l’évidence des faits constatés. Le paradoxe de cette démarche qui intervient à partir de besoins spécifiques fait qu’intégration et inclusion entrent en conflit, dans la mesure où toute diversité a sa place quelque part, mais qu’elle ne doit pas forcément être intégrée. Pour certains, il s’agit d’une visée individualiste et essentialiste qui occulte les processus sociaux et scolaires qui produisent les "différences", toute critique à l’inégalité est récupérée et avec l’adaptation à la diversité, un nouveau sens commun catégoriel se développe.

Pour Daniel Frandji, qui a voulu suggérer des pistes de sortie de ces trois âges, une première voie serait les mobilisations auxquelles les études PISA de l’OCDE contraignent les acteurs de l’enseignement en Europe. Une deuxième serait de reprendre et de développer la recherche sur la production des inégalités scolaires, ouvrir les possibles, en se concentrant sur les formes de transmission des savoirs. Une troisième piste serait pour le sociologue de "repenser l’école et ses figures de justice", l’école étant restée sélective et son modèle de l’égalité des chances méritocratique. Pour lui, la transmission des savoirs et la justice sont liées, et il faudrait arriver à associer l’amélioration du capital individuel, l’inclusion et la participation des jeunes. Reste que dans tout ce contexte, l’on assiste à une convergence en Europe de la discussion sur l’école, notamment depuis ce troisième âge qui est celui de l’individualisation.