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Politique étrangère et de défense
A Vilnius, les ministres européens des Affaires étrangères adoptent une déclaration commune qui prône une "réponse claire et forte" aux attaques chimiques du 21 août en Syrie mais dans le cadre du processus de décision de l’ONU
Dans une interview au tageblatt, Jean Asselborn livre le fond de sa pensée
09-09-2013


Jean Asselborn et le secrétaire d'Etat, John Kerry, le 7 septembre 2013 lors de la réunion informelle "Gymnich" à VilniusLe 6 et 7 septembre 2013, les ministres européens des Affaires étrangères se sont réunis à Vilnius, capitale de la Lituanie qui exerce la présidence tournante du Conseil de l’UE au cours du 2e semestre 2013, pour leur traditionnelle réunion semestrielle informelle, dite "Gymnich". Tous les regards étaient braqués sur la position que l’UE allait prendre quant à la manière de réagir face à l’attaque avec des gaz chimiques contre des civils qui a eu lieu le 21 août 2013 dans la banlieue de Damas.

Deux approches du conflit syrien

La réunion était marquée par les différences d’approche entre d’un côté les Etats membres qui ont signé le communiqué de onze pays présents au sommet du G20 de Saint-Pétersbourg qui a appelé le 6 septembre 2013 à une "réponse internationale forte" suite à l'usage d'armes chimiques en Syrie et a aussi mis en avant que la responsabilité du régime de Bachar al-Assad, ces Etats membres étant la France, l'Italie, l'Espagne et le Royaume-Uni, qui s’alignaient ainsi sur les Etats-Unis, et les autres Etats membres, dont le Luxembourg, qui veulent que l’on continue à miser sur les règles des Nations Unies pour toute décision qui lierait la communauté internationale et d’attendre les résultats du rapport des experts de l’ONU avant toute décision.

Les grandes lignes du communiqué du G20 signé par des Etats membres de l’UE

Le communiqué publié en marge du G20 disait que "les preuves mettent clairement en évidence la responsabilité du gouvernement syrien dans cette attaque" et appelait " à une réponse internationale forte à cette grave violation des règles et des valeurs en vigueur dans le monde, afin d'envoyer un message clair pour que ce genre d'atrocité ne se répète pas, ajoutant que « ceux qui ont commis ces crimes doivent en porter la responsabilité." Mais il ne faisait aucune mention explicite d'une intervention militaire, tout en soumettant le processus onusien à une forte critique. "Les signataires ont depuis toujours demandé une résolution forte du Conseil de sécurité des Nations-Unies", mais ce dernier "est paralysé, comme il l'a toujours été depuis deux ans et demi" et "le monde ne peut attendre le résultat d'interminables processus voués à l'échec", lit-on dans le communiqué.

Néanmoins, pour éviter que les divisions ne s’approfondissent, les Etats membres de l’UE signataires du communiqué avaient dit qu’ils continueraient à rechercher une "position commune" à la une réunion des ministres des Affaires étrangères de l'UE de Vilnius. La France, comme les USA, partisane d’une action armée contre le régime syrien, avait par ailleurs signalé qu’elle allait, avant toute action attendre le rapport des experts de l’ONU qui avaient enquêté sur place. 

Une déclaration commune des ministres des Affaires étrangères de l’UE

Finalement, la réunion de Vilnius, à laquelle le secrétaire d’Etat américain, John Kerry, avait été invité, a débouché le 7 septembre 2013 sur une déclaration commune des Etats membres lue après la réunion par Catherine Ashton, la haute représentante de l’UE pour la politique extérieure.

Dans cette déclaration, les ministres européens des Affaires étrangères appellent à une "réponse claire et forte" aux attaques chimiques du 21 août en Syrie, sans toutefois préciser la nature que pourrait prendre cette réaction. "Face à l'utilisation cynique d'armes chimiques, la communauté internationale ne peut rester passive", déclarent-ils, "une réponse claire et forte est essentielle pour souligner le fait que de tels crimes sont inacceptables et qu'il ne peut y avoir d'impunité. Nous devons éviter la création d'un atroce précédent pour l'usage répété d'armes chimiques, en Syrie ou ailleurs.". Les ministres sont aussi tombés d'accord sur le fait que de "fortes présomptions" indiquent que le régime syrien est responsable des attaques à l'arme chimique du 21 août, car le régime est "le seul à posséder les agents d'armes chimiques et les moyens de les diffuser en quantité suffisante".

Néanmoins, les ministres insistent toujours sur la nécessité que la question doit être traitée “dans le cadre du processus onusien” où le Conseil de sécurité devra prendre ses responsabilités et qu'il est donc important d'attendre, avant de se prononcer, les résultats du rapport des inspecteurs de l'ONU sur les attaques chimiques. Ils espèrent que ces résultats seront publiés le plus rapidement possible. Ils saluent dans la foulée l’engagement du président français François Hollande d’attendre ces résultats avant toute autre action.

Finalement, les ministres européens insistent sur "la responsabilité personnelle des auteurs" des attaques chimiques, et "le rôle de la Cour pénale internationale afin d'enquêter et de juger de tels actes". Pour eux, l'attaque du 21 août "a constitué une flagrante violation du droit international, un crime de guerre et un crime contre l'humanité".

Les commentaires de Jean Asselborn, tenant du respect des procédures de l’ONU, dans le Tageblatt

tageblattLe ministre luxembourgeois des Affaires étrangères, Jean Asselborn, a, depuis le début de la crise syrienne, défendu une approche qui se situe strictement dans le cadre de l’ONU qui est le meilleur garant de la légalité internationale.

Dans une interview publiée le 9 septembre 2013 par le Tageblatt, il répond aux nombreuses questions du journaliste Dhiraj Sabharwal au sujet de la réunion de Vilnius, ce qui lui permet de développer le fond de sa pensée. 

Il salue d’abord le fait que le secrétaire d’Etat américain soit venu à Vilnius pour consulter ses homologues européens. Il s’agit d’une première, mais, ajoute-t-il, "il s’agit aussi de guerre ou de paix, d’armes de destruction massive, de morts et de tragédies humaines". Mais il souligne aussi la différence entre les approches américaine et la sienne, partagée par de nombreux autres pays européens : les Américains veulent hâter la solution politique avec l’option militaire tandis que lui est d’avis que l’option militaire va polariser les parties éloigner une solution politique. L’option militaire, souligne-t-il, est jugée avec scepticisme, en Europe comme aux USA. Preuve en est pour lui le désaveu pour le gouvernement britannique qui prônait l’option militaire à la Chambre des communes, le débat sur l’option militaire aux USA et le fait que François Hollande a accepté le retour au Conseil de Sécurité et d’attendre le rapport des experts. "Personne ne veut commettre les erreurs d’il y a dix ans", déclare-t-il, en faisant allusion à l’intervention en Irak.

Pour Jean Asselborn, plus personne ne conteste qu’il y a eu attaque chimique en Syrie et qu’un crime de guerre a été commis. Il y a par contre débat sur l’identité des coupables. Deux sanctions sont possibles : une procédure devant la Cour pénale internationale, pour laquelle il faut l’aval du Conseil de Sécurité, ou bien une action selon le chapitre 7 de la Charte de l’ONU, en cas de menace pour la paix, de rupture de la paix ou d’acte d’agression, et là aussi, le Conseil de Sécurité est compétent. C’est ce Conseil de Sécurité qui doit débattre du recours aux armes chimiques et présenter les résultats et preuves des inspecteurs de l’ONU. Celles des Américains et des Français seules ne sont pas suffisantes, même si Jean Asselborn ne met pas en doute leur véracité. "Nous devons exploiter jusqu’au bout la procédure diplomatique au Conseil de Sécurité et créer de la transparence."

Jean Asselborn est convaincu que les résultats du rapport des experts de l’ONU et les preuves qu’il fournira sur une attaque chimique empêcheront que l’on puisse encore détourner le regard de ce qui est arrivé et qu’il faudra donc négocier au sein du Conseil de Sécurité sur ce qu’il faut faire, peu importe que ce rapport ne peut pas identifier les auteurs de l’attaque.

Le chef de la diplomatie luxembourgeoise admet toutefois que des membres du Conseil de Sécurité bloquent toute décision: "Mais une attitude de blocage au Conseil de Sécurité ne peut pas justifier que les crimes commis soient couverts du manteau de l’indifférence", dit-il fermement. Il n’exclut pas que l’approche pacifique puisse être exclue, mais même dans ce cas, les règles de l’ONU doivent être respectées.

La position de Jean Asselborn dans la presse internationale

Le Figaro du 9 septembre 2013 commente, en le citant, la position de Jean Asselborn : "Face à une probable obstruction de Moscou, les Occidentaux auraient prouvé leur bonne foi au reste du monde. 'Nous entrerions alors dans un tout autre scénario, même si l'option d'une attaque militaire ne s'impose pas de manière inconditionnelle', dit le ministre luxembourgeois Jean Asselborn, l'un des Européens parmi les moins va-t-en-guerre."

La Süddeutsche Zeitung est plus nuancée: "Jean Asselborn, qui exclut toujours de manière catégorique des interventions militaires, a mis en avant à Vilnius que la communauté internationale devra aussi agir s’il y a de nouveau un blocage au niveau du Conseil de Sécurité. Sans citer directement la Russie, Asselborn a déclaré que 's’il y a au sein du Conseil de Sécurité une position autiste, donc quelqu’un qui ferme ses yeux et ses oreilles, alors nous nous retrouvons dans un tout autre scénario. Il faudra alors décider ce qu’il faudra faire pour préserver le peuple syrien d’autres catastrophes.'"