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Traités et Affaires institutionnelles
Les déclarations de Jean Asselborn sur l’état de l’Union et la Hongrie au journal "Die Welt" suscitent la critique de ses pairs
13-09-2016


Die WeltLe ministre des Affaires étrangères du Luxembourg, Jean Asselborn, a donné une interview sur l’état actuel de l’Union européenne au journaliste Christophe B. Schiltz du quotidien allemand Die Welt qui a été publiée le 13 septembre 2016. L’interview, publiée sous le titre "Das kann doch nicht EUROPA sein" ("Cela ne peut quand même pas être l’Europe"), a suscité de très fortes réactions dans l’espace public européen, parmi ses pairs, dans la presse et sur les réseaux sociaux. Jean Asselborn, qui estime que "l’UE se trouve dans la situation la plus critique de son histoire", y est d’avis qu’un Etat membre de l’UE comme la Hongrie ne pourrait actuellement plus adhérer à l’Union et estime qu’elle devrait être exclue au moins temporairement de l'Union européenne pour avoir violé ses valeurs démocratiques fondamentales.

L’état de l’UE

Jugeant très difficile la situation de l’UE, Jean Asselborn estime qu’elle pourrait échouer, "non pas parce que les institutions européennes cesseraient d’exister d’un moment à l’autre, mais en s’écroulant de l’intérieur, privée de sens, de compas, de cohésion". Il avoue avoir de la peine à comprendre qu’on en soit arrivé là, puisque "l’UE est confrontée à de grands défis comme le terrorisme, la migration, les déséquilibres économiques et le chômage élevé dans de nombreux Etats membres" qui "devraient inspirer l’Europe, nous pousser à former une Europe plus efficace".  Selon Jean Asselborn, ce qui freine ces efforts, ce sont "la peur qui nous domine tous, le manque de courage", attisés "par des démagogues de gauche et de droite". L’on mise alors par réflexe sur des réponses nationales au lieu d’aborder la globalisation de manière européenne.

Le sommet de Bratislava devrait permettre "d’éviter que cette crise ne devienne existentielle" et devrait donc livrer "une analyse qui ne ménage personne". Et il faudrait que l’on se ressaisisse pour réfléchir à ce qui n’aurait pas été possible sans l’Europe telle qu’elle est conçue à la base : la réunification allemande, la position des pays baltes qui, sans l’UE, ressemblerait à celle des pays d’Europe centrale. "Détruire tout cela serait commettre un crime à l’égard des générations futures. Nous devons réfléchir en tant qu’Européens sur la manière de faire notre chemin ensemble", estime Jean Asselborn, qui plaide pour que "la solidarité et la responsabilité" servent de boussole. Mais s’il devait s’avérer à Bratislava qu’il n’est pas possible de mettre en avant une solidarité et une responsabilité communes, mieux vaudrait alors dire que l’on n’est pas capable de trouver un consensus sur les questions cruciales et exclure des compromis bancals supposés fournir un semblant d’unité. Il faudra en revanche dire selon Jean Asselborn : "Il y a de nombreux pays qui veulent que l’UE fonctionne, parce qu’ils savent que des sujets comme la migration et le terrorisme ne peuvent être maîtrisés que de manière commune, et il y a toute une série de pays qui ne le veulent pas".        

Les déclarations de Jean Asselborn sur la Hongrie

"Quel pays vous préoccupe le plus", lui demande alors le journaliste de Die Welt. "La Hongrie", répond Jean Asselborn. "La clôture que la Hongrie est en train de construire pour repousser les réfugiés devient toujours plus longue, haute et dangereuse. La Hongrie n’est plus très loin donner l’ordre de tirer sur les réfugiés. Quiconque voudra franchir cette clôture devra se préparer au pire. Ici, des êtres humains sont traités plus mal que des bêtes. Cela ne peut quand même pas être l’Europe!" Pour Jean Asselborn, "la Hongrie n’aurait aujourd’hui aucune chance de devenir membre de l’UE, et cela représente un grand problème pour la Hongrie et pour l’Union".

Le résultat du référendum hongrois du 2 octobre qui appelle les Hongrois à répondre à la question "Voulez-vous que l’Union européenne décrète une relocalisation obligatoire de citoyens non hongrois en Hongrie sans l’approbation du Parlement hongrois ?" se prononcera selon Jean Asselborn "évidemment contre l’Europe", puisque le Premier ministre Viktor Orbán "assimile les réfugiés à des terroristes".  Et il ajoute : "Des gens tels qu'Orbán ont conduit à ce que l'UE donne l'image d'une Union qui ose à l'extérieur défendre des valeurs qu'elle n'est plus capable de maintenir à l'intérieur". Pour lui, impossible d’accepter que les valeurs fondamentales de l’UE soient massivement violées. "Ceux qui, comme la Hongrie, bâtissent des clôtures contre des réfugiés de guerre, qui violent la liberté de la presse ou l'indépendance de la justice, devraient être temporairement, voire même définitivement, exclus de l'UE", dit-il, ajoutant : "Cela peut paraître énorme, mais c'est la seule manière de préserver la cohésion et les valeurs de l'Union européenne". Mais comme la procédure de l’article 7 du traité de Lisbonne, qui prévoit une telle procédure en cas de manquements graves d’un Etat, requiert l’unanimité pour une telle décision et qu’Orbán "sera protégé par au moins un autre Etat membre", Jean Asselborn estime qu’il faudrait changer la règle de façon à ce que l’unanimité ne soit plus nécessaire pour suspendre un Etat-membre.     

Les réactions dans l’UE

Les déclarations de Jean Asselborn ont aussitôt suscité de vives réactions.

Son homologue hongrois, Peter Szijjarto  a réagi par voie de communiqué diffusé par l’agence de presse hongroise MTI. Il s’en est pris au chef de la diplomatie luxembourgeoise en déclarant à qu’il était "sorti depuis longtemps du rang des politiques à prendre au sérieux". Peter Szijjarto reproche à Jean Asselborn d’être "donneur de leçons, arrogant et frustré", ce qui tient selon lui au fait qu’il n’habite pas loin de Bruxelles.

Le chef de la diplomatie hongroise accuse Jean Asselborn, qu’il qualifie de "nihiliste classique", de "travailler inlassablement à détruire la sécurité et la culture de l’Europe". Le ministre, qui évoque le référendum qui aura lieu le 2 octobre prochain, met en avant le fait que "les Hongrois ont seuls le droit de décider avec qui ils veulent vivre ou pas", et qu’aucun "bureaucrate ou ministre des Affaires étrangères du Luxembourg ne peut les priver de ce droit". Il conclut sa charge contre le chef de la diplomatie luxembourgeoise en relevant combien il est "curieux de voir Jean Asselborn et Jean-Claude Juncker, qui viennent tous les deux du pays de l’optimisation fiscale, parler de partager le fardeau", ce qu’il interprète pour sa part comme "la Hongrie doit porter le fardeau créé par les erreurs des autres". Pour rappel, les relations entre les deux diplomates se sont notamment envenimées pendant la présidence luxembourgeoise, la Hongrie s’opposant farouchement au mécanisme de relocalisation approuvé au Conseil à la majorité qualifiée le 22 septembre 2015 et en vertu duquel elle devrait accueillir 306 réfugiés relocalisés depuis l’Italie et 988 depuis la Grèce, soit en tout 1 294 personnes.

Le chef de la diplomatie allemande, Frank-Walter Steinmeier, qui était en visite en Lettonie, où il a rencontré ses homologues baltes, a rapidement pris ses distances avec les déclarations de Jean Asselborn. "Personnellement, ce n’est pas ma position actuelle que de montrer la porte à un Etat membre de l’Union européenne", a-t-il déclaré en soulignant qu’il "faut faire face aux débats compliqués qu’il y a parfois". Selon lui, la sortie de Jean Asselborn n’est pas "une position concertée". Il a toutefois dit "pouvoir comprendre que certains s’impatientent au sujet de la Hongrie en ce qui concerne les débats persistants entre la Commission et le Gouvernement hongrois".

Le chef de la diplomatie lettone, Edgars Rinkevics, a pour sa part qualifié ces déclarations de "diplomatie du mégaphone", soulignant que "cette rhétorique ne nous aidait pas". Une analyse partagée par le ministre lituanien des Affaires étrangères, Linas Linkevicius, qui a lui aussi relevé que "des déclarations aussi radicales n’étaient pas toujours utiles".

Le ministre des Affaires étrangères autrichien, Sebastian Kurz, a lui aussi réagi vivement, en disant "très peu apprécier" ces déclarations. S’il estime qu’il doit être possible d’avoir des discussions "dures" au sein de l’Union, le chef de la diplomatie autrichienne estime toutefois que faire savoir à un partenaire que l’on ne veut plus de lui par média interposé ne contribue pas à plus de coopération. A ses yeux, la Hongrie mérite "le respect" pour ne pas menacer "le projet de paix européen", rapporte le site Internet Kurier.

Du côté de la République tchèque, qui fait partie comme la Hongrie du groupe de Višegrad, la sortie de Jean Asselborn a très vite été jugée comme "la plus insensée et absurde idée avant le sommet de Bratislava" par le secrétaire d’Etat aux Affaires européennes Tomas Prouza. Quant au Premier ministre tchèque, Bohuslav Sobotka, il a lui aussi dénoncé comme un "non-sens" l’idée d’appeler à l’exclusion d’Etat membres dans une déclaration. "Nous devons préserver notre approche rationnelle, notre unité et nous concentrer sur les sujets communs", a-t-il insisté en vue de la discussion sur l’avenir de l’Union européenne qui est à l’ordre du jour du sommet de Bratislava. Selon lui, rien n’a changé depuis le sommet informel qui a suivi le référendum britannique de juin dernier et "nous n’allons pas créer des Unions dans l’Unions ou exclure qui que ce soit".

Jean Asselborn défend sa position à Moscou

Jean Asselborn, qui était en visite à Moscou pendant que s’enchaînaient les réactions à ses déclarations, a expliqué à l’occasion d’une conférence de presse donnée avec son homologue russe Sergueï Lavrov que ses propos n’étaient pas "dirigés contre un peuple". Son message est que "l’UE ne survivra que si solidarité et responsabilité prévalent", a-t-il indiqué. De son point de vue, c’est là l’enjeu du Sommet de Bratislava, car si "le problème du Brexit peut être résolu", "le problème de la survie de l’UE" risque de ne pas l’être "si l’on perd les valeurs et l’essence de l’Union européenne".

Les réactions au Luxembourg

Au Luxembourg, c’est l’eurodéputée Viviane Reding (PPE), ancienne commissaire et figure de l’opposition au Grand-Duché, qui a réagi la première en dénonçant ces déclarations comme une "surenchère de la politique extérieure luxembourgeoise" dont elle se demande quand elles vont se réaliser.

Le parti luxembourgeois ADR a également réagi avec un long communiqué dans lequel il estime que la suggestion de Jean Asselborn d’exclure la Hongrie de l’UE est contreproductive et attise les tensions dans le contexte du Brexit. "Celui qui tient vraiment à donner un futur à l’UE doit respecter les intérêts nationaux des Etats membres et comprendre la sensibilité de leurs habitants, même si l’on ne partage pas leur opinion." Il reproche à Jean Asselborn d’avoir creusé au cours de la Présidence luxembourgeoise du Conseil de 2015 les fossés entre Etats membres par ses décisions dans le dossier de la crise migratoire et raille le fait que le Luxembourg soit un des seuls pays qui essaient encore à appliquer les décisions en matière de relocalisation des réfugiés. L’ADR accuse Jean Asselborn de juger avec deux poids et deux mesures, lorsqu’il attaque la Hongrie, mais mise sur la continuation des négociations d’adhésion avec la Turquie plutôt que d’en exiger la rupture immédiate. L’ADR estime que Jean Asselborn est isolé dans l’UE et que "son désir d’expulser la Hongrie de l’UE ne nuit pas seulement à l’UE, mais aussi aux relations bilatérales entre le Luxembourg et les autres Etats membres qui ne partagent pas la teneur des déclarations du ministre des Affaires étrangères luxembourgeois".  L’ADR a finalement adressé au Premier ministre une question parlementaire urgente pour savoir s’il partage l’opinion du ministre des Affaires étrangères et s’il envisage d’entreprendre des démarches pour expulser la Hongrie de l’UE.

Le Premier ministre luxembourgeois, Xavier Bettel, interpellé par le quotidien Luxemburger Wort sur les déclarations de Jean Asselborn lors d’une visite en Israël, n’a pas voulu entrer dans les détails, étant à l’étranger, et est donc resté plus générique dans sa position publiée dans la soirée: "Je suis d’avis qu’au sein d’une famille dont les membres partagent les mêmes valeurs, ils faut s’asseoir ensemble et discuter quand un des membres de cette famille n’accepte plus ces valeurs communes. On ne devrait pas exclure tout de suite ce membre de la famille."