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Emploi et politique sociale - Justice, liberté, sécurité et immigration - Marché intérieur
Alors que l’ouverture complète du marché du travail européen aux Roumains et aux Bulgares inquiète certains Etats membres, le ministre du Travail luxembourgeois met en garde contre "le jeu dangereux" d’y voir une menace
10-01-2014


Le QuotidienAlors que les travailleurs roumains et bulgares peuvent désormais travailler librement dans l’ensemble de l’Union européenne suite à l’ouverture totale le 1er janvier 2014 du marché du travail européen aux citoyens de ces deux Etats membres de l’est de l’Europe, la polémique sur un afflux massif a repris de manière plus prononcée dans certains Etats membres, en Grande-Bretagne et en Allemagne tout particulièrement.

Au Luxembourg en revanche, cette ouverture ne susciterait pas de crainte particulière selon le ministre du Travail et de l’Emploi, Nicolas Schmit, qui donnait une longue interview sur le sujet dans l’édition du 10 janvier du journal luxembourgeois Le Quotidien. Celui-ci prévient au contraire que l’agitation de la prétendue menace qui serait posée par l’ouverture du marché du travail à ces deux Etats membres relève "d’un jeu extrêmement dangereux". Une position partagée par Roxana Daniela lftimie, ambassadrice de Roumanie au Luxembourg, qui estime également qu’un afflux massif de travailleurs roumains au Grand-Duché ne devrait pas se produire.

Le contexte

La levée des dernières restrictions sur le marché du travail pour les Roumains et les Bulgares dans neuf pays de l'UE - Allemagne, Autriche, Belgique, Espagne, France, Grande-Bretagne, Luxembourg, Malte et Pays-Bas – sept ans après l'accession de ces deux Etats membres à l'UE, s’est effectuée selon les dispositions du traité d’adhésion de ces pays, le 1er janvier 2014. Elle était donc depuis longtemps prévue et prévisible. 17 autres Etats membres avaient déjà franchi cette étape depuis des années.

Pourtant, du côté du Royaume-Uni, la polémique n’a cessé d’enfler. Dénonçant un "tourisme aux allocations familiales" par les migrants intra-européens, le Premier ministre conservateur David Cameron, s’est ainsi prononcé dans une émission de télévision sur la chaîne britannique BBC en faveur de l’introduction de quotas afin de plafonner le nombre d’immigrés issus des Etats membres de l’UE. Outre la limitation du principe de libre circulation des travailleurs, David Cameron s’est en aussi prononcé pour un durcissement des conditions d’octroi des prestations sociales, qui ne pourraient plus être réclamées qu’après trois mois de séjour sur le territoire du pays.

En Allemagne aussi, la polémique enfle depuis le début de l’année. Suite à la levée des restrictions, le parti conservateur bavarois (CSU), allié de la chancelière Angela Merkel et plus petit partenaire des trois partis de la coalition gouvernementale allemande, a également mis en garde contre la levée des restrictions, l'associant à un risque accru "de fraude aux prestations sociales" et dénonçant les immigrés "profiteurs".

Le vice-chancelier allemand Sigmar Gabriel a néanmoins appelé le 4 janvier à un débat objectif sur l'immigration bulgare et roumaine dans un entretien au journal allemand Bild. "Nous n'avons pas besoin de discriminations à l'emporte-pièce contre les Bulgares et les Roumains, mais nous ne devons pas non plus ignorer les problèmes de certaines grandes villes allemandes face à l'immigration des pauvres", a assuré le social-démocrate. Des mesures plus sévères contre les abus supposés d'immigrés touchant des prestations sociales seront toutefois discutées au niveau du gouvernement.

Le 1er janvier, le commissaire européen en charge de l'emploi, Laszlo Andor, avait fait part de son scepticisme quant à une potentielle "hausse importante de l'émigration" roumaine et bulgare. Le commissaire avait à cette occasion rappelé que "plusieurs études avaient montré que la liberté de mouvement des travailleurs apportait des bénéfices aux économies des pays d'accueil (...) dans une Europe où deux millions d'emploi ne sont pas pourvus", regrettant que les travailleurs migrants soient "une cible" en temps de crise.

Des "chiffres modestes" et peu de craintes selon Nicolas Schmit

Interrogé par Le Quotidien dans son édition du 10 janvier, le ministre luxembourgeois du Travail et de l’Emploi, Nicolas Schmit a assuré n’avoir "aucune indication au sujet d'un potentiel afflux, dû à l'ouverture de notre marché de l'emploi au ler janvier". Selon le ministre socialiste, les chiffres disponibles "liés aux ressortissants de ces deux pays sont relativement modestes. Ils sont en effet quelques centaines au Luxembourg", affirme-t-il.

En 2013, les chiffres n’étaient pas plus préoccupants selon le ministre. Moins de 200 permis de travail auraient ainsi été octroyés à des citoyens de ces deux pays sur l’ensemble de l’année. Quelque 2 000 Roumains vivraient au Luxembourg, un chiffre "reflétant essentiellement des fonctionnaires des institutions européennes et les membres de leurs familles respectives", poursuit le ministre, qui relève également la présence de moins d’une trentaine d’étudiants ainsi qu’environ 400 travailleurs salariés parmi les citoyens roumains au Grand-Duché.

Pour ce qui concerne les pays limitrophes, Nicolas Schmit souligne que les chiffres sont également modestes, ce qui semble paradoxal par rapport à la polémique que suscite le sujet. "En Allemagne, ce qui est présenté comme une réelle menace s'avère très localisé. Il s'agit par ailleurs d'un jeu extrêmement dangereux, auquel s'adonnent certains partis politiques, a priori non populistes. En Allemagne, cela concerne essentiellement la Bavière et la CSU, alors que les chiffres des ressortissants de ces deux pays restent également modestes. Au Royaume-Uni, on remarque que le Parti conservateur fait de la concurrence à I'UKIP (Parti pour l'indépendance dont le leader est l'eurodéputé Nigel Farage) sur ce thème."

Le ministre du Travail et de l’Emploi met donc en garde contre ces polémiques qui feraient selon lui avant tout le jeu des forces populistes et eurosceptiques. Comme il l’a déjà martelé à de multiples reprises au cours des derniers mois, le principe de libre circulation est l’"élément central de la construction européenne" et le mettre en cause constituerait donc une menace pour l’UE en tant que telle. Celui-ci reconnaît néanmoins que ce principe ne doit pas être utilisé "qu’en vue de bénéficier d’avantages sociaux" mais il estime que le cœur du problème, c’est plutôt la crise ainsi que le chômage et la misère qui en découlent. Et d’en appeler à "parler de pauvreté et non de migration de la pauvreté".

La crise trouverait notamment sa source dans l’inadéquation des politiques économiques des Etats membres selon Nicolas Schmit. "La pauvreté se crée par des politiques économiques qui sont mal agencées. La politique d’austérité est mal agencée et le budget de I'UE n'est pas à la hauteur de ces défis. Une Europe sociale qui comprendrait des minima sociaux fait défaut. Là est le débat! Et ce débat devra nécessairement être porté en vue des élections européennes", avance le ministre luxembourgeois.

Nicolas Schmit relève néanmoins que le Luxembourg se trouve dans la situation paradoxale où malgré une progression de la création d’emploi, le chômage augmente également. Et de lancer un message "aussi bien aux ressortissants roumains et bulgares que portugais", à savoir que les difficultés sur le marché du travail luxembourgeois laissent beaucoup moins d’opportunités de trouver un emploi aux personnes faiblement qualifiées, aux contraire de celles qui le sont.

Pour l’ambassadrice de Roumanie, le Luxembourg "n’est pas une destination privilégiée" de ses compatriotes

De son côté, l’ambassadrice de Roumanie au Luxembourg, Roxana Daniela lftimie, dit à peu près la même chose au Quotidien. La diplomate rappelle que selon les chiffres du Statec  concernant les résidents roumains au Luxembourg, ceux-ci étaient 2 233 au début de l'année 2013. "Ils travaillent, en grande partie, au sein des institutions européennes, mais aussi dans d'autres domaines - médical, informatique, financier - ou ont créé leurs propres petites entreprises", détaille-t-elle.

L'ambassade de Roumanie ne dispose par ailleurs pas de statistiques liées aux professions, les Roumains entrant au Grand-Duché afin d'y travailler ne devant pas nécessairement s'adresser à l'ambassade lors de leur arrivée, mais aux autorités luxembourgeoises.

"C'est pourquoi je pense que la situation du Luxembourg ne sera pas différente. La grande partie des Roumains qui se trouvent au Grand-Duché disposent d'une bonne position professionnelle et sont titulaires de hautes qualifications. Un certain nombre d'entre eux devrait continuer à arriver, sans que je puisse toutefois l'affirmer avec certitude", précise-t-elle. Selon les chiffres dont dispose l’ambassade, le Luxembourg ne ferait par ailleurs pas partie des destinations privilégiées des citoyens roumains candidats à la mobilité intra-européenne.

Roxana Daniela lftimie conteste par ailleurs l'existence d'un phénomène de mobilité massive depuis la Roumanie vers les autres pays de l'Union européenne et écarte la crainte d’une fuite des cerveaux. Selon l'ambassadrice, les libéralisations successives des marchés du travail, dans le cas des 17 Etats membres où le marché du travail était déjà ouvert avant le 31 décembre 2013, "n'ont engendré aucune croissance de mobilité".

La diplomate souligne notamment que l'économie roumaine est en croissance, que le déficit budgétaire y reste dans les limites acceptées par I'UE, que les exportations sont en hausse et que la croissance économique en 2013 avait dépassé les prévisions. Le taux de chômage en Roumanie est par ailleurs en dessous de la moyenne européenne, assure l’ambassadrice.

Quant aux mesures de restriction transitoires d'accès au marché du travail appliquées par certains Etats membres, dont le Luxembourg, aux travailleurs roumains et bulgares jusqu’au 1er janvier 2014, la diplomate ne se prononce pas sur les raisons qui ont poussé ces Etats membres à les imposer.

"Le traité d'adhésion de la Roumanie et de la Bulgarie à I'UE prévoyait des mesures transitoires pour les travailleurs provenant des deux pays pour une période maximale de 7 ans, sur base d'un agenda de maintien de ces restrictions sur 2, 3, puis à nouveau 2 ans. Certains pays, dont le Luxembourg, ont maintenu ces restrictions sur les 7 ans, jusqu'à fin 2013, dont les pays voisins du Grand-Duché, à savoir la France, l'Allemagne, la Belgique, les Pays-Bas, mais aussi l'Autriche, Malte et le Royaume-Uni. Quant à l'Espagne, elle avait au début libéralisé ces mesures en 2009, avant de les réappliquer, fin 2011, lorsque son taux de chômage a commencé à augmenter", constate la diplomate.